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Entretien avec Daniel Glazman, fondateur de Disruptive Innovations Envoyer

 

 

« Le web 2.0, c’est essentiellement un terme marketing. C’est du buzz…"



Comment définiriez-vous le web 2.0 ?

Le web 2.0, c’est un terme marketing. C’est du buzz. Ça a été  une manière de présenter des sites web qui se voulaient plus conviviaux, plus modernes en termes de technologie, avec quelque chose de plus pour attirer le chaland. En fait, ce n’est pas un nouveau web. Toutes les technologies - comme le Javascript, XML http request, CSS, etc - étaient déjà là depuis quelques années, mais elles étaient sous-exploitées. Dans le web 2.0, on les a regroupées sous l’acronyme Ajax.


C’est donc essentiellement un phénomène de marketing, avec des sites nouveaux qui sont arrivés en exploitant bien ces technologies. Par exemple, le site d’Apple - OS 10 - les réseaux sociaux, avec LinkedIn, les blogs dans lesquels on utilise le php, comme Flikker, YouTube et Dailymotion qui allient la qualité de l’interface et les technologies. Ou encore Google Maps, qui n’est rien d’autre, techniquement, qu’une exploitation intelligente du javascript.


Le web 2.0, c’est aussi des règles de design. Un site qui se veut “web 2.0” aura vraiment intérêt à faire intervenir un designer d’interface utilisateur et pas seulement un designer web, puis à ajouter beaucoup de technologies derrière pour que se soit superbement intégré.

 

Pour vous, ce serait donc totalement artificiel ?

Oui et non : c’est d’abord du buzz, mais en fait, ça a beaucoup servi. C’était absolument nécessaire après l’éclatement de la bulle Internet. Ça a notamment montré qu’on ne commettrait plus les erreurs d’avant et qu’on ferait des nouveautés, même si, technologiquement parlant, il n’y avait rien de plus.


Par contre, côté serveur, avec le web 2.0, les technologies ont beaucoup évolué. En 1995, on utilisait le CGI – c’est-à-dire de l’exécution de script UNIX côté serveur- et ces scripts étaient très lourds, très gourmands en performance et peu interfaçables avec des bases de données. Aujourd’hui, on a des langages comme le PHP, Ruby, ou encore Perle, qui permettent de faire des choses beaucoup plus puissantes, même s’il n’y a rien de vraiment neuf.

 

Est-ce que ça n’a pas rendu quand même l’accès plus facile aux internautes pour construire un site ou lancer un blog ?

C’est vrai qu’avec Joomla, chacun peut désormais monter son joli service pour sa famille, ses proches, sa petite entreprise, mais ce n’est pas le même public. On ne gère pas le site de sa petite entreprise comme un site gouvernemental. Par exemple, sur le site des Impôts au moment de la télédéclaration, il y a un trafic explosif. Ils ont un vrai problème de bande passante à cause d’un nombre extrêmement élevé de demandes d’accès simultanées. Ils ont donc aussi, forcément, un problème de design de leurs pages pour les rendre légères. Ils ont encore une exigence en termes d’interface utilisateur parce qu’il faut que se soit clair et lisible, ils ont un problème d’accessibilité pour les personnes âgées, celles qui ont des lunettes ou qui sont daltoniennes… Donc, que l’accès à la publication sur Internet soit devenu plus simple pour le citoyen lambda, ça ne résume pas tout. Quatre-vingt-dix pour cent des dépenses de YouTube, par exemple, va à l’achat de la bande passante. Ce n’est pas si streamless que ça. Si on peut y accéder rapidement, c’est parce qu’ils ont des tubes énormes devant leurs serveurs. Google aussi a des data center énormes et des back bands dans le monde entier. Donc, contrairement a une idée qui circule beaucoup en ce moment, Monsieur-Tout-Le-Monde ne peut évidemment pas se faire un service moderne qui va distribuer de grandes quantités de données à des millions de gens. Pour faire ça, les budgets sont colossaux. L’importance d’un site, en termes de pénétration, va de pair avec les infrastructures, les puissances des PC, des serveurs et des technologies qu’ils hébergent, les tuyaux pour le service, etc. Il faut bien différencier le web de l’Internet. L’Internet, ce sont les tuyaux, les technologies et les protocoles. Le web n’est qu’un protocole de communication de l’Internet parmi d’autres, comme le mail, le transfert de fichiers ftp et autres… Tout cela répond à des critères et des technologies bien précises. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que l’Internet lui-même - les tuyaux, les technologies et les protocoles - s’améliore. Et permet au web de s’améliorer, lui aussi.

 

Mais cette amélioration, cette simplification des gestes et des techniques n’a-t-elle pas changé le rapport du grand public avec l’informatique ?

Bien sûr. Avec internet, aujourd’hui, les gens ont tendance à voir le PC dans leur vie quotidienne de manière aussi fondamentale que l’était le téléphone pour notre génération. Un exemple : mon fils de 6 ans m’a demandé ce qu’était le pictogramme du téléphone parce qu’il ne savait pas… ! Les enfants d’aujourd’hui sont nés avec un PC et c’est devenu d’une banalité totale pour eux, alors qu’ils ne savent pas reconnaître le pictogramme du téléphone ! Aujourd’hui, l’interface principale d’un adolescent, c’est son téléphone avec le SMS, la messagerie instantanée, le chat, l’email. Il veut parler avec ses amis.


Mais ce qui est totalement nouveau avec la généralisation des technologies du web 2.0, c’est la loupe grossissante sur le citoyen. Le citoyen s’exprime désormais publiquement parce que sa page est accessible à tout le monde. Il peut y être subversif, dissident, insultant, illégal… Cet nouvelle donne interpelle beaucoup les politiciens et les dirigeants d’entreprise. Dès qu’ils lancent une annonce, il y a un effet de buzz qui peut être extrêmement positif ou, à l’inverse, totalement négatif. Quand Apple a lancé à Londres ses contrats avec les opérateurs mobiles pour l’iPhone, une rumeur a annoncé qu’Orange n’offrirait pas de data illimité avec l’iPhone. Tout le monde a été immédiatement au courant de cette erreur. Qui a donné à Orange une image extrêmement négative…


Pour le marketing, c’est donc plutôt négatif… ?

Non, mais les entreprises vont devoir intégrer ce phénomène dans leurs stratégies futures. Le vrai danger du web 2.0, ce sont plutôt, côté consommateurs, les données privées. Avec Facebook, LinkedIn et autres, on va donner beaucoup d’informations personnelles en ligne : ses coordonnées, ses données bancaires, ses mots de passes...  On va donc augmenter d’autant les possibilités de flicage pour les gens du marketing et les gouvernements. On leur donne davantage de possibilité encore de faire de la veille prospective, du vol d’identité, du phishing… Je crois qu’on met trop de données sur le web. En contrepartie, il y a quand même l’avantage de pouvoir exister publiquement avec un site ou un blog. Le blog, c’est un peu le journal intime qui devient public, un nouveau canal de diffusion de l’information, un média à la portée de tout le monde. C’est la loupe grossissante sur le citoyen dont je parlais tout à l’heure. Il y a 98% des blogs qui sont à jeter, mais il y a aussi des blogs très intéressants. L’autre danger de cette accession à l’espace public, c’est aussi de donner un canal d’expression qu’on ne peut pas contrôler aux extrémistes de tous bords, nazis, etc. D’ailleurs, on permet à tout le monde de crypter les données parce qu’on sait qu’on a les moyens des les écouter…



Quels sont les sites qui vous semblent les plus représentatifs du web 2.0 ?

Je ne sais pas… Les sites que j’utilise le plus, ce sont Google, Google Maps, et Sytadin pour le trafic, un site très pratique mais très moche. Sur Sytadin, il pourrait par exemple y avoir un cookie qui me reconnaîtrait, me proposerait mes itinéraires préférentiels, m’indiquerait le trafic, les travaux, voire me proposerait un itinéraire alternatif. Mais ils ne sont pas assez web 2.0. Ils n’ont pas suffisamment développé la personnalisation. Ils n’ont pas pensé “usagers”, ils ont pensé “services”. Donc, ils ont mis les données en ligne et rien d’autre. J’utilise aussi Newsfeed, un petit agrégateur qui permet de gérer les flux RSS.



Et en termes d’interfaces graphiques… ?

Dans une page web 2.0 bien faite - c’est-à-dire dans une page qui communique avec le serveur et non plus avec le navigateur - on n’a plus besoin de l’interface du navigateur puisque tout est fourni dans la page. Windows fait ça depuis des années, c’est-à-dire qu’on peut mettre sa page web sur le bureau, puis, juste en cliquant dessus, l’ouvrir dans le navigateur. On a supprimé le passage par le navigateur.


Je pense qu’on va aller de plus en plus vers des choses plus abouties, mieux pensées, comme avec Xul Runner. C’est Firefox sans l’interface. Le noyau natif – Firefox - permet de construire toute une interface dans le langage de description d’application de Firefox. C’est une application indépendante qui utilise toutes les technologies de Firefox.


Mais le meilleur exemple d’interface abouti, aujourd’hui, c’est sans doute l’iPhone. Chez Apple, ce qui est essentiel, c’est le design, avec une constante préoccupation d’utilisabilité. Chez eux, l’utilisabilité de la chose est pensée en amont. Il n’y a pas besoin de lire la notice, ça doit être simple à utiliser. Par comparaison, Windows Mobile est à des années-lumières ! Dans l’iPhone, ils ont tout pensé pour le doigt. Il y a trois boutons : le on-off, le hold et le bouton Sortir. Tout le reste se fait avec le doigt. Ils ont énormément travaillé en mettant des algorithmes de reconnaissance autour de la touche pour ne pas se tromper, même si on n’est pas pile au milieu de la touche.



Est-ce qu’il y a des technologies purement “web 2.0” ?

Oui. Avec Fon, par exemple, on ouvre une partie de sa bande passante au public. On devient ainsi, en partie, un accès public. Chacun peut librement accéder au web dès qu’il se trouve près de votre borne Fon. Supposons que demain Free propose à ses abonnés d’ouvrir une partie de leur bande passante, toutes les Freebox de France permettraient à chacun de téléphoner par voix sur IP librement. Ça, c’est une avancée qui conjugue toutes celles du web 2.0. Cela dit, l’accès à Internet partout, ce n’est pas pour tout de suite. La lisibilité sur les écrans est très limitée. Au soleil, on ne voit rien. Donc il faut bien être installé, disposer de certaines conditions.

 

Et l’avenir ?

Je ne pense pas qu’on soit près de quitter l’interface PC. On aura sans doute toujours besoin d’un clavier et d’une souris pour être rapide. Mais le futur du web, ce sont des choses encore plus utilisables, manipulables tout de suite et par tout le monde. On va probablement garder le clavier, mais la nuance, c’est que le clavier tactile de l’iPhone va modifier les usages. Une des évolutions du web, ce sera la possibilité de pouvoir faire des choses naturelles. Les gens vont prendre l’habitude de toucher un écran, même si ça restera quand même limité. On ne peut pas taper vingt pages de Word en touchant son écran… ! Deux facteurs bloquent l’usage du web sur les terminaux mobiles : la taille des écrans et les opérateurs mobiles qui n’offrent pas de débits suffisants et pratiquent des prix hallucinants.


En revanche, je ne crois pas du tout à la réalité augmentée. C’est un gadget. Ça coûte très cher et ça va poser de sérieux problèmes de sécurité : lorsqu’on traversera la route les yeux rivés sur son écran, ce sera risqué…


Dans l’avenir, on va vers des services web qui n’auront pas l’aspect de pages web, mais d’applications. Les changements des usages passent autant par les logiciels que le matériel. On va vers la transparence des interfaces, on va directement au service. On arrivera à des services de types widget, comme sur Mac OS 10, ou gadget, à l’exemple de Vista, qui sont des pages web auxquelles on accède sans passer par l’interface du navigateur. Ces services sont indépendants et faciles d’accès. Pour les tâches courantes, ils peuvent être installés directement sur la machine pour ne pas passer par le navigateur. Pour moi, un site web sera réellement bien fait lorsque mon père – qui a 79 ans - ira sur un PC et comprendra immédiatement comment ça marche…

 

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