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Entretien avec Jean-Pascal Picy, Spécialiste de l'Internet politique  Envoyer

 

« Web 1 et web 2, j’ai du mal à voir la frontière entre l’un et l’autre, je pense qu’on est déjà au web 3. »



Le web 2.0, c’est quoi, pour vous ?

Web 1 et web 2, franchement, j’ai du mal à voir la frontière entre l’un et l’autre, mais en même temps je pense qu’on est déjà passé au web 3. Le web 1, dans le domaine politique - parce que c’est celui que je connais le mieux - c’est beaucoup de communication. Il y a un émetteur qui maîtrise son message et qui le fait parvenir, avec des techniques un peu nouvelles, à un récepteur qui n’a pas beaucoup de choix, si ce n’est de lire le message qu’on lui envoie ou l’info qui est disponible sur le site. Disons que “ça descend”. Avec le web 2, on est un peu plus dans le dialogue et dans l’échange, c’est-à-dire qu’on est dans le début d’une égalité sur le positionnement, avec un petit peu plus de choix pour l’internaute. Et je crois qu’aujourd’hui on est passé au web 3.0 : le pouvoir a changé de main. C’est le récepteur qui décide, qui crée son propre programme à la carte.

 

Qu’est-ce que le web 2.0 ou 3.0 ont modifié dans les modes de navigation sur internet ?

Une évolution majeure dans la manière de surfer sur le net, c’est désormais la possibilité pour tout le monde de construire son propre média. J’ai découvert avec I-Google qu’on peut avoir son propre agrégateur d’infos. Intuitivement, je me dis que je ne vais pas continuer d’aller sur dix sites de presse alors que je peux tout avoir dans ma page. Même si, parfois je suis agacé parce que Google privilégie YouTube sur Dailymotion… Pourquoi est-ce que je ne peux pas choisir les flux que je veux ? Les boîtes ont intérêt à faire gaffe à ça, parce que ce genre de comportement exaspère le consommateur. Aujourd’hui, pour l’internaute, la règle c’est : “je veux tout, gratuitement et tout de suite”… S’ils veulent exister, les sites sont donc obligés de proposer des supports et des produits toujours différents. Exemple, la vidéo. Ce n’est plus un choix de faire de la vidéo : aujourd’hui, on est obligé de mettre de la vidéo sur son site parce qu’il y a des gens qui ne consomment plus que ça. Il y a une vraie demande. En plus, face à cet internaute-citoyen, libertaire et hyper exigeant, le producteur est généralement obligé de fournir gratuitement ses produits. Le deal se fait ainsi : j’accepte de laisser des données personnelles - si on m’assure qu’elles seront respectées et qu’on ne m’embêtera pas trop avec - et en échange on me donne gratuitement des contenus à haute valeur ajoutée. Et pour tout arranger, cette affinité reste très, très fragile… Moi, j’étais sur SFR, mais pour obtenir l’iPhone, je suis passé chez Orange. La relation qui s’instaure entre fournisseur et usagers n’est pas superficielle, mais par contre elle est très, très exigeante. Entre producteurs d’outils, de services ou de contenus et internautes, ce n’est pas un mariage, c’est une histoire d’amour. Qui peut ne durer qu’un bref instant…


Quelles sont à votre avis les évolutions les plus représentatives du web 2.0 ?

Sur le hardware, la tendance la plus forte, c’est la suppression des frontières entre les supports. Le gros ordinateur de bureau n’est plus le seul, ni même le principal médiateur. L’ordinateur portable a pris son envol et un ordinateur portable, ce n’est pas la même chose qu’un ordinateur de bureau. Mais aujourd’hui, le vecteur principal, c’est le téléphone. Avec internet sur son téléphone portable, on change complètement de logique parce qu’on choisit exactement “quand” on veut aller sur le net. C’est une évolution majeure qui induit que les contenus changent également. Par exemple, le site Expresso de Libé-iPhone est encore mieux fait que Libé, parce qu’on y trouve tout de suite les dix infos essentielles. On a une hiérarchisation et une disponibilité qui sont formidables.


Une tendance lourde apparue depuis un an ou deux, c’est aussi cet incroyable succès des réseaux sociaux. Je suis fasciné parce que je ne croyais pas du tout à Facebook. Mais quand je vois que je suis « ami » avec Renaud Donnedieu de Vabres et toutes les informations que je reçois sur sa campagne, je suis assez impressionné. L’avantage de Facebook, c’est que c’est compatible avec beaucoup de choses. Par exemple, la page Facebook sur l’iPhone, c’est hallucinant, parce que qu’on y a vraiment l’essentiel et que c’est présenté de manière extrêmement lisible.


Est-ce que ce sentiment de pouvoir intervenir en temps réel sur les événements, cette possibilité de dialoguer avec des détenteurs de pouvoir, ce n’est pas une manière d’améliorer le fonctionnement des démocraties ?

Croire que c’est un progrès de la société, ce n’est pas vrai. La technique n’est pas forcément gage de liberté.On en revient à des questions de base : il y a effectivement plus de gens qui sont rentrés dans ce monde de l’internet mais il y en a encore 30% qui ne savent toujours pas ce que sont internet et un ordinateur. Et il y a aussi une classe moyenne qui ne comprend pas très bien à quoi ça sert, ou qui va s’enfoncer dans le déterminisme social en allant sur des sites inintéressants. Je crois que, au final, ça peut au contraire renforcer les inégalités. Paradoxalement, il faut être très intelligent pour savoir bien utiliser ces outils, pour gagner du temps et ne pas en perdre, pour que ça devienne un moyen d’accès à la culture et pas un nouveau dispositif d’asservissement. Pour moi, c’est devenu un instrument de liberté avec les podcast. Dans le métro aujourd’hui, j’écoute des émissions intello que je n’aurais jamais eues le temps d’écouter au lieu de lire 20 Minutes. Mais si le podcast sert à écouter encore de la musique qui t’abrutit, ce n’est pas très utile…

 

Avec l’émergence de site comme desourcesure.com ou Bakchich, on voit apparaître un nouveau rapport à l’information, analysée, commentée, apportée parfois par les internautes. Qu’en pensez-vous ?

Je ne crois pas du tout au journalisme citoyen mais il y a des espaces de collaboration qui deviennent des espaces mixtes. On y mêle les contenus. On va vers la convergence. Cela dit, je veux bien lire sur le site de Libé un article rédigé par quelqu’un qui a un statut d’ancien journaliste, mais il faut que je sache clairement d’où il parle. C’est bien qu’il y ait une continuité des contenus, mais cette continuité doit être très clairement identifiable. Il ne faut pas qu’on ait le sentiment que M. Dupont a la même signature que le rédacteur en chef du Monde. Ils peuvent cohabiter, d’accord, mais on doit savoir qui est qui.

 

 

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